Hymne à l'Agneau

 

L’Hymne à l’Agneau

 

Auguste le Puissant, roi de Pologne, Prince Electeur de Saxe, voulut donner un soir à sa brillante cour composée des plus hauts personnages du pays, un divertissement impressionnant, une audition dans la salle du château de Dresde.

Un musicien illustre fut convoqué.

Les auditeurs entrèrent dans la salle aux splendides décors et s’installèrent. Un homme simple et sans apparat est assis devant son instrument de musique. Humblement vêtu, le musicien fait un contraste frappant avec le luxe de la cour. Mais, malgré la simplicité de sa tenue il ne témoigne d’aucune timidité. Ses traits sont empreints de distinction et d’une noblesse bien supérieure à celle qui l’entoure. Auguste le Puissant se tient tout près du clavecin et, fixant son hôte du regard, il donne le signal de commencer.

Un grand silence s’établit. On va sans doute entendre quelque gaie mélodie, peut-être un air de danse. C’est en tout cas à cela que chacun s’attend. Mais cet homme bizarre est là devant son instrument, l’esprit pénétré d’un tout autre genre de musique. Saisi subitement d’une compassion infinie pour ceux qui l’entourent, surtout pour celui qui se tient tout près de lui, il veut que son art s’adresse spécialement à lui, lui parle de grâce et de condamnation, à lui si habitué à donner des ordres à autrui et si peu formé à obéir lui-même à sa conscience.

Lentement, solennellement, un hymne retentit à travers la salle :  « Voilà l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde… ». Tout l’auditoire est comme pétrifié et silencieux…

La foudre n’aurait pas produit plus d’effet. Le Prince se tient là, incapable d’exprimer une parole ou de faire un seul geste de mécontentement. Les accords pénètrent, émeuvent, remuent tous les cœurs. « Voilà l’Agneau de Dieu qui, sans se lasser, vient expier les péchés des coupables… ». Jamais cette assemblée ne se serait attendue à quelque chose de semblable. C’était comme un véritable effondrement de toute la gloire de la cour. Sa puissance n’est plus que clinquant, vanité, misère. Attentif, immobile, Auguste le Puissant écoute cette mélodie en présence de laquelle il se sent subitement si faible, si pauvre, si petit !

Celui devant lequel son âme doit se courber dans la poussière un jour est là, et le choral se termine par cette note pleine d’allégresse, le sacrifice joyeusement consenti : « Je veux souffrir, c’est pour toi que je veux souffrir ! ».

Silence de mort ! Le concert est terminé. L’artiste, les yeux fixés sur son instrument, garde le silence, comme s’il était transporté dans des sphères lointaines, vers la colline de Golgotha où l’Agneau divin a porté les péchés du monde. Le Prince Electeur sort enfin de son saisissement ; il s’approche du maître, lui saisit les deux mains et, en proie à une vive émotion, lui dit : « Comment me connaissez-vous aussi profondément, et cette musique d’où vient-elle ? ».

L’artiste, regardant fixement le Prince, répond : « Je n’oserais rien faire de moi-même, car mon art et moi, nous appartenons au Roi des rois, qui est là-haut au ciel. C’est Lui qui dirige mes doigts de telle sorte que je ne puis faire autrement que ce qu’Il veut Lui-même ».

Le Prince Electeur ôta alors son anneau et le mit au doigt de Jean Sébastian BACH (c’était le nom de l’artiste).

Puis il lui dit : « Voici pour l’artiste une bague en souvenir de cette soirée, et comme témoignage que je lui reste toute ma vie attaché dans un sentiment de reconnaissance et d’affection. Il m’a donné ce soir bien plus qu’il ne suppose. Il m’a parlé par ce choral comme personne n’avait jamais osé le faire. Je l’en remercie ».

BACH s’inclina alors avec respect devant le roi et lui dit : « Puissiez-vous, Excellence, ne jamais oublier ce choral que je viens d’exécuter ! C’est le seul remerciement auquel j’ai droit ».

 

 

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